Penser la transition

S2, 6 ects (cours du CERES)

Paul Égré et Marc Fleurbaey

Description  : Ce séminaire a pour ambition de présenter des éléments fondamentaux de réflexion sur la phase historique actuelle, période cruciale de transition vers un équilibre planétaire accommodant les contraintes naturelles et les aspirations des êtres vivants, humains et autres. Cette transition doit être « pensée », ce qui requiert la capacité d’identifier les défis et d’adopter des réponses à la fois rationnelles et réalistes en termes de comportements et de dynamiques communicationnelles et politiques. Cela requiert aussi de construire une vision du monde d’après, ce qui peut faire appel à l’imagination visionnaire et utopique, mais là encore, dans une exigence de rationalité et de réalisme.

Le séminaire se concentre sur l’apport de la philosophie et de l’économie, deux disciplines qui ont en commun de développer des outils conceptuels permettant non seulement de comprendre les faits (dans les mécanismes naturels et sociétaux et les discours), mais aussi d’évaluer l’état du monde et de la société pour orienter l’action politique. Nous nous concentrerons sur six thèmes (avec deux séances sur chaque thème) : les générations futures, la nature et la cause animale, l’égalité, la rationalité, science et société, la démocratie. Les trois premiers thèmes abordent les problèmes structurels de la transition, les trois derniers les processus de décision collective, qui apparaissent de plus en plus essentiels dans la crise actuelle de la gouvernance.

Public : Ce cours est offert dans le cadre des cours fondamentaux du CERES. Il ne nécessite aucun prérequis et est ouvert à tous les étudiants de l’ENS, ainsi qu’aux étudiants du magistère d’économie de Paris I.

Les Normaliens du département d’économie peuvent valider ce séminaire comme "expérience transdisciplinaire " pour le DENS.

Format  : les séances comportent une introduction des enseignants aux matériaux de base, un exposé des étudiants et une discussion sur une lecture collective, et plusieurs séances incluent un.e intervenant.e présentant ses travaux (en présentiel ou en visioconférence, selon les possibilités) et engageant un dialogue avec les étudiants.

Validation  : Essai avec interactions (à décider en fonction du nombre) et participation

Horaires  : Mardi, 17h-19h, du 19/1 au 13/4.

 

Thèmes

  1. 1. 19/1 & 26/1 : Les générations futures : La notion de « développement durable » est tournée vers les générations futures et leurs besoins. N’y a-t-il pas une régression, un abandon de l’idéal de progrès, dans la focalisation sur la conservation de l’existant et la préservation de l’acquis ? Le débat croissance-décroissance est-il réducteur ? Parmi les questions centrales sur les générations futures se pose celle de leur nombre : faut-il tout faire pour éviter l’extinction de l’espèce humaine, ou au contraire limiter les naissances pour réduire l’exploitation par l’homme des ressources naturelles ? Quelle valeur donner au nombre total de personnes ayant jamais existé ?

 

Lectures :
- J. Brander 2007. “Viewpoint : Sustainability : Malthus revisited ?”

- H. Greaves, W. MacAskill 2020. “The Case for Strong Longtermism". Mimeo.
- Jakob et al. 2019. "Should we put the brake on economic growth to save the climate ? An overview of the scientific debate”. Mimeo.

Invitée : Hilary Greaves, Oxford and Global Priorities Institute (26/1, 17h).

 

  1. 2. 2/2 & 9/2 : La Nature et la cause animale : La relation entre l’espèce humaine et le milieu naturel est en pleine refondation, notamment avec la reconnaissance de la valeur et de la dignité d’autres espèces. L’humanité (au moins pour d’importantes aires culturelles) doit passer d’une conception dominatrice et prédatrice à une autre vision de sa place dans l’écosystème. Les théories de la justice s’ouvrent à la cause animale, et la législation change dans de nombreux pays. La consommation de viande devient un sujet central pour la préservation de l’environnement mais aussi le statut moral de l’humanité, avec la montée du mouvement vegan.

 
Lectures :

- M. Budolfson, D. Spears. 2020. “Public Policy, Consequentialism, the Environment, and Nonhuman Animals,” in Handbook of Consequentialism, OUP.

- N. Treich 2019. “Veganomics : Vers une Approche Economique du Véganisme ?” à paraître dans Revue Française d’Economie

- Tatjana Višak, Cross-species comparisons of welfare, manuscrit (ch. 9).

 

Invitée : Tatjana Višak (Bayreuth), 9/2.

 

  1. 3. 16/2 & 2/3 : L’égalité : La transition peut-elle et doit-elle être « écologique et solidaire », c’est-à-dire combiner réduction de l’empreinte environnementale et réduction des inégalités de développement et de richesse ? Les théories de la justice récentes ont fait des concessions substantielles au discours anti-égalitariste (se rabattant sur l’égalité des chances, puis sur le prioritarisme voire le suffisantisme). Doit-on remettre l’égalité et la fraternité à l’honneur, après une période qui s’est focalisée sur (une certaine vision de) la liberté ?

Lectures :

- C. Guivarch, N. Taconet 2020, “Inégalités mondiales et changement climatique”, Revue de l’OFCE.

- T. Malleson 2020, “Good life egalitarianism”, Philosophy and Social Criticism.

- D. Moellendorf 2018. “Real-world global egalitarianism”, in Oxford Handbook of International Political Theory.

 

Invitée : Céline Guivarch (CIRED), 2/3 (17h).

 

  1. 4. 9/3 & 16/3 : La rationalité : l’incertitude qui entoure les transformations actuelles (par ex., l’étendue du changement climatique et ses impacts) est profonde, et les critères canoniques (par ex., l’utilité espérée) sont remis en cause par des auteurs proposant des alternatives parfois radicales (principe de précaution, aversion à l’ambiguïté climatique, « dismal theorem » de Weitzman…) ; l’incertitude morale dans laquelle les défis gigantesques (« perfect storm » selon Gardiner) de notre époque nous placent appelle aussi une réflexion propre. Le débat entre déontologisme et utilitarisme est aussi au cœur de problématiques de choix public, comme le montre la situation pandémique actuelle.

Lectures :
- R. Bradley 2020, “Social ethics under ambiguity”, mimeo.

- A. Millner 2013, “On Welfare Frameworks and Catastrophic Climate Risks”, Journal of Environmental Economics and Management.
- S. Gardiner 2006. “A Perfect Moral Storm : Climate Change, Intergenerational Ethics and the Problem of Moral Corruption”. Environmental Values.
- G. Hardin 1968, "The Tragedy of the Commons", Science

 

Invité : Richard Bradley, LSE, 16/3.

 

  1. 5. 23/3 & 30/3 : Science et société : des conseils et panels scientifiques (par ex., le GIEC, l’IPBES) sont constamment mis en place et sollicités par les décideurs, mais la défiance à l’égard de l’expertise est à son plus haut (y compris de la part de certains décideurs), ce qui conduit à s’interroger sur la façon dont la communication experte doit être pratiquée par les « savants », dans une tension possible entre honnêteté et efficacité communicationnelle. Le développement de l’IA et des algorithmes, quant à lui, modifie le rôle de l’expertise dans la prise de décision, avec des interrogations sur les conséquences en matière d’égalité et de justice, et spécialement de discrimination et de biais sélectifs.

 

Lectures :
- R. Keohane, M. Lane, M. Oppenheimer 2014. « The ethics of scientific communication under uncertainty”. Politics, Philosophy and Economics
- E. Oreskes, N. Conway 2011. Merchants of Doubt (Ch. 6-7 : The denial of global warming ; Denial rides again : The revisionist attack on Rachel Carson)
- J-F. Bonnefon, A. Shariff, I. Rahwan. (2020). “The moral psychology of AI and the ethical opt-out problem.” In M. Liao (ed) The Ethics of AI. OUP, Oxford, UK.

 

Invitée : Melissa Lane, Princeton, 30/3 (17h).

  1. 6. 6/4 & 13/4 : La démocratie : Les visions progressistes comportent une forte dose de démocratie participative. Or, les questions de gouvernance sont au centre des blocages pour la transition. Négociations internationales impuissantes, politiques nationales erratiques, influences des lobbies, protestations populaires contre la fiscalité verte, grève du vendredi par les écoliers… La convention citoyenne pour le climat est apparue comme un recours dans une période de tension. Les initiatives de la société civile et des collectivités locales se multiplient pour pallier l’incurie des politiques nationales et internationales. La transition risque-t-elle d’être une grande occasion manquée, au seuil du déclin irrémédiable de l’humanité dans une spirale de violence et de catastrophes ?

 

Lectures possibles :
- E. Ostrom 2010. Polycentric systems for coping with collective action and global environmental change. Global Environmental Change.

- H. Landemore 2020. Open Democracy. Princeton U.P. (Ch. 6 The principles of open democracy)

- C. Girard 2019, Délibérer en égaux, Vrin. (Ch. 8, La délibération du people)

Invités : Hélène Landemore, 6/4 (18h) ; Sébastien Treyer, IDDRI, 13/4